Cap Sizun, attention aux lutins !

Se faire lutiner, être lutiné …(1) autant d’expressions qui ont abreuvé mes récits d’enfants. Combien de fois n’ai-je pas entendu des histoires de lutins et autres farfadets qui, parcourant la lande de Beuzec à la pointe du Raz, ont joué de drôles de tours aux habitants du Cap.

Port de Brezellec en baie de Douarnenez

Une nuit, mon grand père, gardien de phare à Ar Men, se serait, parait-il, trouvé en errance dans les tortueuses ruelles de l’Ile de Sein. Incapable de retrouver le domicile familial, il aurait prétexté à sa chère épouse, Jeanne, s’être fait “lutiner”. Un comble pour un gardien de phare éclairé, habitué à de bien plus poétiques illuminations …
Une autre fois, me prenant sur ses genoux, mon autre grand-père (oui, nous en avons tous deux) me racontait qu’en rentrant de la foire de Pont Croix, en passant par le pont “physique”, à une heure tardive, il avait, lui aussi, perdu son chemin. Il ne dût sa survie, selon lui,  qu’à la carabassen (2) de Saint Raymond (3) qui l’avait trouvé au petit matin, errant  sur la ligne de chemin de fer. Au fait, que faisait-il avec la carabassen le long du Goyen (4), à l’heure de l’angélus ?

Yves Pennamen, joyeux artisant du jardin des lutins me présente son livre d’Or.

C’est probablement inspiré par ces contes et légendes du Cap et ceux de la ville d’Ys, que Yves Pennamen eut l’illumination poétique de redonner à César ce qui lui appartenait. Car il faut bien remonter à l’époque Romaine, sinon avant elle, pour trouver dans les anfractuosités des rochers de la péninsule bretonne, l’origine de ces histoires, que jadis on racontait aux enfants, lors de bien chaleureuses veillées familiales.
Il en fallut du courage et de la détermination, lorsque l’on connait la position géographique du petit port de Brézellec, pour aménager un petit jardin enchanteur qui ravira tous ceux qui prendront le temps de s’y arrêter. Une vue sublime garantie, sur la baie de Douarnenez, propice à la contemplation et si la chance vous sourit vous pourrez même rencontrer le “créateur”, qui n’étant cependant pas Jupiter, se fera un plaisir de vous raconter l’histoire et la genèse de son jardin secret . Vous passerez, je vous le promets, un instant de pure poésie … Mais je ne vous en dis pas plus, il faut simplement y aller. Le paradis sur terre, cela se mérite …

Evidemment le poète a tout prévu, car comme les farfadets il n’est pas toujours présent. Mais il passe de temps à autre relever son courrier. Aussi un bureau d’écolier est mis à votre disposition pour lui adresser un petit message sur les ardoises qu’il laisse à votre discrétion.

Lors de son prochain passage il transcrira scrupuleusement votre message sur son livre d’or qui possède déjà beaucoup de commentaires provenant de visiteurs du monde entier. Il est vrai que Yves a été un grand voyageur, ancien marin de commerce il a bourlingué les mers du globe. Aussi, l’heure de la retraite venue, ces messages sont peut-être la rançon des nombreuses cartes postales qu’il a écrites au cours de sa vie nomade.
Et s’il fallait vous convaincre que la contemplation est fée du logis, s’il vous arrive, comme ces sages, de vous arrêter au retour pour admirer le paysage, c’est que vous aurez vous aussi été envoutés par la magie et la beauté des lieux autant que par la poésie de son jardinier.

A très vite pour un prochain voyage …

(1) Lutiner  : chacun se fera sa propre définition
(2) Carabassen : pour les non bretonnant, la bonne du curé
(3) Saint Raymond : ancienne église d’Audierne  du XVI, classée aux monuments historique (Finistère)
(4) Goyen : rivière qui passe par Pont Croix et se déverse en baie d’Audierne (Finistère)

Tout est Art …

Hymne à la mécanique des fluides

Tôt ou tard, tout est art dans une mare sans canard
Où croassait la grenouille et nageaient ses têtards
Pollutions fluides, aux arabesques subtiles
Dans le tourbillon blafard, la ritournelle assassine
Entraîne vers le néant nos espèces marines.

A bientôt, pour un nouveau sujet …

Les Gueules Cassées de 17

Il y a, dans les jardins de l’hôpital des Armées de Brest, jadis connu des vieux brestois sous l’appellation inaltérable d’Hôpital Maritime, un bien étrange arbre qui a ravivé en moi quelques souvenirs de jeunesse au point de m’inspirer l’écriture d’un poème.
En cette période de commémoration de l’arrivée des troupes  américaines à Brest en 1917, et de l’aspect festif de l’entrée probable du Jazz en Europe, on ne peut oublier que les ravages des guerres trouvent souvent leurs prolongements, et pour trop longtemps encore, dans les périodes de paix qui s’en suivent. Il est des cicatrices qui ne se referment jamais.
Moins connus des Brestois, les bombardements de Brest, lors de la seconde guerre mondiale, ont laissé quelques traces dans l’historique jardin botanique de l’institution hospitalière. Un Camélia Japonica porte en effet  toujours les stigmates des bombes. Il paraitrait même que quelques éclats d’obus séjournent encore dans la chair lacérée de ce tronc difforme et de ses branches noueuses.

En contemplant cet arbre, je me suis souvenu du visage d’un jeune adolescent que j’avais rencontré dans ce même jardin, à la fin du siècle dernier. Son statut de blessé de guerre m’avait surpris et ému car il était si jeune et la guerre était finie depuis bien longtemps. L’innocente victime avait été blessée après avoir joué dans un vieux blockhaus dans lequel subsistaient encore des munitions cachées de la seconde guerre mondiale. De 1917 aux années 2017 l’humanité hélas n’a pas beaucoup évoluée dans ses entreprises guerrières.

En écho à cet arbre blessé et au souvenir de cette jeunesse volée, cette photo témoigne combien les jardins publics ou d’hôpitaux sont précieux, car ils restent des havres de paix réparateurs pour tous les cassés de la terre.

Gueule cassée
Je suis comme toi, arbre blessé
Un peu dur de la feuille, défiguré
Dans le silence obscur d’une terre ravagée
Mes racines profondes s’accrochent à leur passé

Je suis comme toi, être meurtri
A l’écorce lacérée de mille et mille débris
Mes bras en lambeaux ne porteront plus l’outil
Quand ton bois, pour mes jambes, servira de béquilles

Je suis comme toi, enfant de la nature
Privé d’espaces libres, prisonnier de clôtures
Observant en silence d’innommables tortures
Recherchant dans ce jardin, à panser mes blessures

Je suis comme toi, plante endommagée
Au physique effrayant chancelant sur son pied
Résistant cependant, à la vie accroché
Puisant dans cette terre l’énergie espérée.

Je suis comme toi, incarnation vivante
Du combat pour la vie,
Aspirant au bonheur simple d’exister
Même si je dois rester, à jamais, une Gueule Cassée.

Note : Ce texte avait été spécialement écrit à l’occasion de la visite théâtralisée des jardins de l’Hôpital des Armées de Brest, dans le cadre
des Journées du Patrimoine de septembre 2014.
Voir ici l’article qui lui fut consacré.